YAOUNDE, 21 octobre (Xinhua) -- Plus de deux mois
après le transfert d'autorité définitif de la péninsule de Bakassi au
Cameroun par le voisin nigérian, les autorités camerounaises
dénoncent une nouvelle attaque dans cette zone menée par un
groupe armé non identifié.
"Dans la matinée du samedi 18 octobre 2008 vers
11h30, aux environs de Jabane dans la presqu'île de Bakassi, un chalutier
a été attaqué par deux flying boats pirates dans les eaux
territoriales camerounaises", a souligné dans un communiqué le
lieutenant-colonel Moïse Adeck, chef de la division de la
communication du ministère camerounais de la Défense.
"Nos forces stationnées au groupement opérationnel
sud à Jabane ont réagi en prenant en chasse les assaillants", a ajouté le
responsable militaire camerounais, faisant état "d'une
embarcation coulée du côté des assaillants" et "aucune perte humaine ou
matérielle" côté camerounais.
Dimanche, une organisation dite rebelle et dénommée
"Bakassi Freedom Fighters", qui affirme se battre pour l'émancipation de
la péninsule, a revendiqué cette attaque. "C'est nous qui avons
attaqué le chalutier. Nous voulions prendre le poisson quand les
militaires camerounais nous ont attaqués", a déclaré le
commandant Ebi Dari, porte-parole de ce mouvement, cité par Radio France
Internationale (RFI).
Cette nouvelle attaque suscite des inquiétudes au
sein de l'opinion camerounaise, qui s'interroge sur cette résurgence
d'insécurité à Bakassi après les cérémonies du 14 août 2008 marquant
la fin du litige frontalier entre le Cameroun et le Nigeria, conformément
à l'Accord de Greentree du 12 juin 2006 sur la mise oeuvre de l'Arrêt du
10 octobre 2002 de la Cour Internationale de Justice (CIJ), basée à La
Haye aux Pays-Bas.
"Ces attaques à répétition donnent raison à ceux qui
affirmaient, quand le Cameroun a totalement recouvré sa souveraineté
sur Bakassi à travers la cérémonie du 14 août dernier à Calabar, que le
plus dur maintenant, c'est la sécurisation des frontières", a souligné le
quotidien indépendant Le Messager dans son édition de lundi 20 octobre
2008.
Ce journal qui paraît à Douala, la métropole
économique camerounaise, estime que "quoi qu'il en soit, l'équation de la
paix est très loin d'être résolue".
Le 27 juin 2008, face aux députés de l'Assemblée
nationale à Yaoundé, la capitale, Remy Ze Meka, ministre camerounais
délégué à la présidence de la République chargé de la Défense, avait
effectivement laissé entendre que les forces de défense et de
sécurité étaient désormais confrontés à Bakassi à "un conflit de
type nouveau avec un ennemi invisible".
Il faisait allusion à l'émergence de "nouveaux
phénomènes" tels que la pêche illicite, les trafics de drogue, la piraterie
maritime et les prises d'otages menés par des bandes armées
fuyant les forces de l'ordre nigérians et qui ont fait de Bakassi leur
base arrière. Selon M. Ze Meka, il s'agit de "personnes attirées par
les richesses de la zone".
Chef du Centre de recherche et d'études politiques
et stratégiques de l'Université de Yaoundé II, le professeur Joseph
Vincent Ntuda Ebodé, politologue, rappelle en effet qu'"une étude de
la Banque mondiale de 2003 indique que cette zone renfermerait 10% de
réserves mondiales de pétrole de très bonne qualité".
"Si ces statistiques s'avéraient fondées, cela
signifierait d'abord qu'au stade actuel l'Afrique et le golfe de Guinée
renfermeraient plus de pétrole que le Moyen-Orient. Mais, cela
signifierait aussi que cette zone deviendrait comme le Moyen- Orient
une zone sous haute tension", commente-t-il.
D'une superficie de 1.000 km2, la péninsule de
Bakassi est également déclarée riche en ressources halieutiques. Elle a
été envahie par le Nigeria en décembre 1993. Le 14 août 2006, le
Cameroun a recouvré à 80% sa souveraineté sur ce territoire.
Mais à l'approche du transfert d'autorité sur les
20% restants le 14 août 2008, des attaques des groupes armés se sont
multipliées.
Par exemple, le 9 juin, le sous-préfet d'une unités
administratives de la presqu'île et cinq soldats camerounais dont un
officier supérieur avaient été enlevés. Leurs corps avaient été retrouvés
quelques jours plus tard dans la mangrove.
Le 12 juillet, trois autres militaires camerounais
avaient également été tués à la suite d'une opération menée par des
hommes non identifiés contre un poste de l'armée camerounaise.
Une douzaine de jours plus tard, une autre attaque,
attribuée à "une bande armée sans attributs militaires apparents, navigant
dans trois embarcations motorisées", avait fait douze morts, dont
deux soldats camerounais et dix assaillants.
Dans un communiqué publié le 12 juin, le chef
d'état-major des Armées camerounaises, le général de division René Claude
Meka, avait estimé que ce sont des opérations "qui relèvent du
terrorisme international" et "deviennent de plus en plus récurrentes
dans plusieurs espaces maritimes africains, notamment au large de la
Somalie et dans le Golfe de Guinée".
Mais le même jour, un groupe rebelle nigérian appelé
Niger Delta Defence and Security Council (conseil de sécurité et de
défense du delta du Niger) avait adressé une lettre aux autorités
camerounaises dans laquelle il revendiquait l'attaque qui avait
coûté la vie à 21 éléments de l'opération Delta de l'armée
camerounaise en novembre 2007.
Cette organisation expliquait son action par le fait
qu'elle n'avait pas été consultée lors des négociations entre le Cameroun
et le Nigeria en vue de l'application de l'Arrêt de la CIJ.
Pour sa part, Bakassi Freedom Fighters annonce qu'il
va multiplier les attaques si le gouvernement camerounais n'accepte
pas de négocier avec ses membres sur le sort des populations de
la presqu'île.
Depuis l'époque de la guerre avec le Nigeria, suite
à l'occupation de Bakassi par ce dernier, les forces
gouvernementales camerounaises déploient un dispositif opérationnel
connu sous le nom d'opération Delta. En marge de la mise en oeuvre du
programme de développement de la zone élaboré par le gouvernement, des
unités de gendarmerie et de police viennent également d'être créées.
A la suite de la quatrième session de la Commission
mixte tenue du 9 au 11 octobre 2008 à Yaoundé, les gouvernements
camerounais et nigérian ont publié une déclaration dans laquelle ils ont
annoncé leur volonté de coopérer dans le cadre de la sécurité à leur
frontière commune.
"Le fait que les Occidentaux soient en train
de fuir pour ainsi dire le Moyen-Orient et que les ressources du golfe
de Guinée soient à la fois de bonne qualité et proches de
l'Occident peut encourager des politiques de coopération en matière
de sécurité susceptibles de renforcer la nature paisible de la
presqu'île plutôt que de détonner son caractère explosif", soutient le
professeur Ntuda Ebodé.