(INTERVIEW)
Par Raphaël MVOGO
YAOUNDE, 15 juin (Xinhua) -- "Si nous n'adaptons pas
notre agriculture, particulièrement notre agriculture vivrière, au
changement climatique, nous ne pourrons pas nourrir nos
populations", a déclaré Dr Adiko Amoncho, directeur des programmes de
recherche du Centre national de recherche agronomique de Côte d'Ivoire,
lors d'une interview accordée à Xinhua pendant la première Semaine
scientifique de l'Afrique de l'Ouest et du Centre du 9 au 13 juin à
Yaoundé.
Question: Quelles leçons tirez-vous de la première
Semaine scientifique de l'Afrique de l'Ouest et du Centre organisée par
le Conseil oust et centre africain pour la recherche et le
développement agricole (CORAF) ?
Réponse: Elle nous a permis, du point de vue de la
Côte d'Ivoire, de placer véritablement les producteurs, les
utilisateurs des résultats de la recherche au centre de nos
activités de recherche. Parce que nos activités de recherche, à
la fin, c'est de pouvoir traduire nos résultats en opportunités
d'entreprises et d'affaires. Or, si nous n'arrivons pas à connaître
les besoins véritables des producteurs, nous sommes certains de ne pas
atteindre totalement tous les objectifs, à savoir améliorer la
productivité et le cadre de vie des producteurs en accroissant leurs
revenus. Donc, la réunion de Yaoundé a permis de définir les conditions de
parvenir à placer les producteurs non plus comme des cibles, mais comme
des véritables partenaires des chercheurs dans la conduite des
activités de recherche.
Q: Concrètement, comment se définit ce rôle que va
désormais jouer le producteur ?
R: Il intervient comme acteur dans la mise en oeuvre
et le suivi des essais, dans la définition même de nos programmes de
recherche. Eventuellement, comme le producteur va devenir un
entrepreneur, il pourra contribuer, comme c'est le cas en Côte
d'Ivoire, au financement des activités qu'il aura commencées.
Q: Dans le contexte de la crise alimentaire
mondiale, quels sont les besoins pour les pays africains ?
R: Les besoins sont énormes. Avant de parler de la
crise alimentaire, qui est réelle, il faut que nous prenions en compte,
du point de vue de la Côte d'Ivoire, un élément important : le
phénomène de changement ou de perturbation climatique. Il est
manifeste. Pourquoi ? Nous avons une agriculture pluviale,
c'est-à- dire qui dépend de l'eau de pluie. Contrairement aux pays
européens où les plantes sont irriguées, nous comptons sur la pluie.
Mais aujourd'hui, qu'est-ce qui se passe ? Aujourd'hui, la pluie ne vient
pas quand on le veut. Alors qu'avant, au Cameroun par exemple, on savait,
durant la grande saison des pluies, à quel moment la pluie devait tomber.
Aujourd'hui, on peut être en train de semer et ne pas avoir les pluies
qu'il faut. Ou bien toutes les quantités de pluie tombent en deux ou trois
jours, en une semaine, au lieu de tomber sur un ou deux mois. Ces
perturbations sont dommageables pour l'agriculture vivrière. On peut semer
ou planter, mais il n'y a pas de pluie pour que les semailles se
développent. Il y a des cultures entières qui sont perdues.
Q: Autrement dit, le changement climatique implique
de nouvelles techniques agricoles ?
R: Exact. Une adaptation au phénomène de changement
climatique s'impose. Si nous n'adaptons pas notre agriculture,
particulièrement notre agriculture vivrière au changement
climatique, nous ne pourrons pas nourrir nos populations.
Q: Et comment doit se faire cette adaptation ?
R: L'adaptation, c'est de refaire de nouveaux
calendriers culturaux. Si par exemple au Cameroun l'on commence
habituellement à préparer les terrains à partir de janvier, février ou
mars, et que l'on constate que les pluies sont décalées, il faut voir sur
une période de cinq à dix ans quelles ont été les nouvelles
tendances, pour dire aux producteurs que dorénavant, le
calendrier cultural pour telle ou telle culture et dans telle ou telle zone
est modifié. C'est ce qu'on appelle le calage des cultures.
Aujourd'hui, dans certains pays, il n'y a plus de forêts ou très
peu. Donc, cela amène à redéfinir les zones agro-écologiques
culturales.
Q: Quelle est la réponse de la Côte d'Ivoire face à
la crise alimentaire ?
R: Tout d'abord, je voudrais dire que la Côte
d'Ivoire, comme tous les pays du monde, vit cette crise. Mais pour nous
aujourd'hui,le plus grand problème, comme dans la plupart des
pays africains, c'est le riz. Nous sommes fortement déficitaires en
riz. Nos productions n'arrivent pas à couvrir l'intégralité des
besoins. La production nationale couvre 40 à 50% des besoins nationaux.
Nous sommes obligés de nous recourir, comme la plupart des pays,
à l'importation. Les pays producteurs qui sont en Asie connaissent
des catastrophes naturelles qui font qu'ils ne sont plus enclins
à exporter leurs productions. Ils préfèrent penser plutôt à leurs
propres populations. Jusqu'à maintenant, il n'y a que 6 à 7% de
la production du riz qui est commercialisée. Si cette tendance à
réduire les quantités mises en vente sur marché mondial persiste,
Cela veut dire qu'il y aura moins de 7% de la production
mondiale. Donc, il faudra débourser encore plus d'argent pour acheter qui
sera mis sur le marché. La réponse de la Côte d'Ivoire, c'est de
mettre en oeuvre dès à présent bien sûr des mesures d'urgence
pour pouvoir commencer à produire. Mais, nous avons décidé de ne pas
nous arrêter à ces mesures d'urgence. Parce que demain, si la crise
vient à passer, nous allons retomber dans nos vieilles habitudes,
c'est-à-dire que nous allons continuer à importer. Pour le court terme,
nous avons un plan de satisfaction des besoins, d'accroissement de la
production pour atteindre le niveau de 1960, où la Côte d'Ivoire était
autosuffisante en riz. En 1976-1977, nous avons même exporté du riz. Parce
que nous arrivions à couvrir largement nos besoins. Ca veut dire que nous
en avons la capacité, nous avons les ressources naturelles, soit les
bas-fonds dans lesquels nous pouvons produire deux cycles de riz par an.
Donc, nous pouvons contrôler et maîtriser l'eau.
Q: Comment expliquez-vous la dépendance actuelle
vis-à-vis des importations ?
R: L'ADRAO, qui est un centre
international travaillant pour les pays africains, a mis au point la variété de
riz Nerica. C'est un riz qui est très bien, qui est adapté aux
conditions africaines. A côté du Nerica, nous avons en Côte d'Ivoire d'autres
variétés de riz qui ont de très bonnes performances agronomiques. Nous
avons par exemple le XA10 ou encore le XA85. Une dizaine de variétés,
qui ont de bons comportements et qui ont un bon goût. Tous les pays
africains, qui ont pris l'option d'importer plutôt que de produire du riz,
ne favorisent pas le développement de l'initiative nationale au niveau de
la production. Puisque le riz qui est importé revient moins cher que le
riz qui est produit localement. Le riz produit localement n'est
pas compétitif. Le paysan n'a même pas de pistes pour écouler sa marchandise
à Yaoundé ou à Douala. Il doit passer des jours entiers pour
atteindre le grand centre commercial en ville. Cette situation contribue à
augmenter les couts de production. Il y a de très bons résultats de recherche dans
la quasi-totalité des pays africains, mais ces résultats ne sont
pas utilisés. L'environnement n'est pas propice à la diffusion de
ces résultats.