DAKAR, 23 mars (Xinhua) --
Isselmou Ould Abdelkader, ancien ministre mauritanien du Commerce, qui a
séjourné en Chine en 2005 dans le cadre d'une rencontre d'amitié
sino-arabe, a bien voulu répondre aux questions de l'Agence de presse
Xinhua (Chine Nouvelle), dans le doux confort de sa retraite à Nouakchott.
Xinhua : Quel regard portez-vous sur les relations
d'amitié et de coopération depuis plus de 40 ans entre la Chine et la
Mauritanie ?
IAK : Les relations d'amitié existant depuis 40 ans
entre la Mauritanie et la République populaire de Chine ont été
exemplaires à tout point de vue et de manière permanente. Le peuple
mauritanien a bénéficié des fruits de la Révolution chinoise en
se faisant aider par le grand peuple chinois pour consolider son
indépendance et réaliser des progrès en matière de développement.
La Mauritanie a eu très tôt à apprécier la qualité
de l'aide que la RPC a commencé, malgré ses difficultés, à lui apporter
dans le domaine économique avec l'aménagement de la Plaine de Mpourié
et l'introduction de la riziculture à Rosso, ainsi que la
construction du Port en eau profonde de Nouakchott, dans le domaine
social avec l'envoi d'équipes médicales dont le comportement et le
dévouement ont donné une idée du sens de la Révolution en Chine et dans le
domaine culturel avec la construction de nombreuses infrastructures. Je ne
fais pas un bilan ici, je rappelle seulement quelques aspects de cette
coopération.
Les relations d'amitié entre les deux nations, les
deux peuples et les deux pays ont donc été fructueuses. J'hésite à dire que
ces relations ont été aussi mutuellement avantageuses car j'aurais
bien voulu que mon pays soit capable de rendre de plus importants
services en retour, au profit du grand peuple chinois. La Mauritanie
a aussi aidé la Chine chaque fois qu'elle le pouvait.
Xinhua : Comment voyez-vous le nouveau partenariat
tous azimuts qui lie Beijing et Nouakchott depuis le "Changement
politique" intervenu le 3 août 2005 en Mauritanie ?
IAK : Vous savez, il y a eu beaucoup de 3 août dans
notre brève histoire et cela n'a jamais été la cause de l'affaiblissement
des relations entre les deux pays. La raison en est que la
coopération chinoise est conçue de manière à privilégier les intérêts
permanents des peuples, indépendamment de ceux qui les dirigent.
Chaque fois les dirigeants chinois font preuve de
confiance dans la capacité du peuple mauritanien à survivre à ses
convulsions périodiques. Tous les régimes qui s'installent à
Nouakchott, cherchent à développer davantage la coopération entre
les deux pays, parce qu'ils savent combien le peuple mauritanien
tient à préserver ses liens avec le grand peuple de Chine.
Durant la dernière période, la coopération s'est
davantage consolidée et je suis sûr que pour aider le nouveau président
Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi, la République populaire de Chine
redoublera d'effort car la conjoncture dans laquelle il a accédé au
pouvoir est difficile et délicate à la fois. C'est un homme plein de
volonté; mais qui hérite d'une situation que par pudeur, je ne voudrais
pas qualifier.
Xinhua : Comment jugez-vous le rôle que jouent les
infrastructures réalisées avec le concours chinois dans le
développement socio-économique de la Mauritanie ?
IAK : Ces infrastructures ont joué un rôle capital
dans le développement du pays comme je l'ai indiqué plus haut. J'aurais
préféré cependant que l'accent soit mis davantage sur les
infrastructures hydro-agricoles. Cela aurait permis et pourra
toujours permettre de résoudre deux problèmes majeurs : un problème
de dépendance alimentaire vis-à-vis de la communauté internationale malgré
l'importance du potentiel du pays et un problème de rénovation des
rapports de production dans les campagnes.
Il se peut que l'expérience de la Plaine de Mpourié
ait été moins encourageante qu'on devrait s'y attendre, mais je souhaite
que la coopération chinoise avec mon pays, s'oriente davantage vers
la réalisation des barrages et des lacs collinaires, surtout dans les
régions du Tagant, du Hodh El Gharbi, de l'Assaba et du Hodh
Echarghi.
Xinhua : Comment appréciez-vous la qualité de la
coopération entre la Chine et l'Afrique dans son ensemble ?
IAK : Je ne suis pas très informé sur le volume de
la coopération de la Chine avec l'Afrique. J'ai seulement
l'impression que les puissances ayant des relations plus
anciennes avec ce continent, sont gênées par le style introduit par la
Chine dans le mode de gestion du partenariat avec les différents pays
africains. Je crois que la Chine ne devrait pas se laisser absorber
par l'aspect ponctuel du marketing pur, sans l'accompagner d'une politique
d'investissement à long terme. Elle doit parier davantage sur le
déplacement inéluctable des pôles de puissance économique, ce qui implique
une stratégie à très long terme en direction de l'Afrique.
Il est vrai que les Africains sont impatients à
cause de leur état de pauvreté et qu'ils veulent voir des résultats
concrets, mais cela ne doit pas empêcher de les aider à devenir plus
productifs. Aussi me semble-t-il nécessaire que la Chine envisage, au
moyen d'investissements communs avec l'Europe, de tenir compte de
l'antériorité de cette dernière sur le continent. Nos amis chinois sont
très intelligents et je suis sûr qu'ils sauront comment s'y prendre.
Xinhua : Quelle est votre opinion sur les actuels
rapports entre l'Afrique, la Chine et l'Occident ?
IAK : Il y a deux occidents en réalité, même si
maintenant, cette dualité n'est pas claire dans les esprits. Il y a un
occident qui semble devoir se préparer à un long hiver et un
autre qui donne des signes de renaissance. Avec ce dernier, il serait
opportun d'envisager une gestion partagée des rapports avec le
continent africain. La Chine a entamé aussi, d'une certaine manière,
une longue période de mise à niveau qui risque de se prolonger.
Elle doit éviter de s'engager dans une confrontation
pour laquelle elle n'a guère le temps car elle risque de compromettre
cette mise a niveau pour se doter d'une haute technologie qui est
aujourd'hui, la seule à pouvoir garantir la survie des grandes
nations.
Or il n'y a pas d'évolution technologique en dehors
du développement économique. Si Deng Xiaoping ne l'avait pas très
bien compris, la Chine aurait été avalée aujourd'hui. Pour cela, il
faudrait envisager les rapports de la Chine avec l'Afrique, selon une
formule de coopération triangulaire associant nécessairement l'Europe en
imposant à cette dernière d'abandonner sa vieille politique de terre
brûlée en Afrique et de consentir des investissements de longue durée.