La tradition musicale chinoise servie à la moderne
  2004-10-22 10:23:03
 

HUO JIANYING

Le succès que connaît un orchestre de douze jeunes Chinoises qui se passionnent pour la musique et les instruments traditionnels chinois montre non seulement que le public chinois  apprécie un retour aux sources de sa culture, mais encore  que bien d’autres spectateurs sont prêts à la découvrir.

«les représentations en concert de douze jeunes musiciennes chinoises ont réussi au-delà de nos prévisions.  Étant donné ces circonstances favorables, on a procédé à une nouvelle révision de la procédure administrative d’import-export de la Chine. Cette situation a entraîné une nouvelle demande, et dorénavant, chaque personne n'aura droit que sortir que deux erhu (instrument de musique à deux cordes) à sa sortie du territoire de Chine, plutôt qu’à cinq comme auparavant. »

Bien sûr, ce nouveau règlement douanier ne vise pas ces douze jeunes filles.  Après avoir monté leur orchestre, les douze jeunes musiciennes chinoises lui ont donné un nom ravissant : Nüzi Shi'er Yuefang (Orchestre des douze jeunes filles).  L’année dernière, les représentations au Japon de cet orchestre ont fait fureur partout et ont déclenché un élan de « ferveur pour les concerts d’instruments traditionnels chinois » dans ce pays.  Par l'entremise de ces douze jeunes filles, cet instrument  traditionnel de musique, typiquement chinois, a soulevé les passions.  Sous leurs doigts, les douze erhu ont laissé dévoiler leur mystère.  Avec ces petits instruments à deux cordes, ces filles non seulement ont joué de belles musiques populaires chinoises et d’agréables classiques européens de Bach, mais encore des musiques latines au rythme enlevant.  Depuis lors, les Japonais se passionnent pour le erhu.  Récemment, avec la multiplication des touristes japonais en Chine, le erhu se vend comme des petits pains chauds.  Or, cet instrument de musique contient de la peau de boa.  Ainsi, pour protéger les animaux rares, le Bureau d’administration de l’import-export des animaux rares de Chine s’est vu dans l’obligation de décréter que toute personne n'a droit de sortir que deux erhu à sa sortie de la Chine.

Une évocation des écoles de musique classique

Fondé au début de ce siècle, le Nüzi Shi'er Yuefang est désormais un orchestre dont la réputation grandit.  Ce nom chinois classique évoque le nom jiaofang.  En effet, à l’époque de la dynastie des Tang (618-907), une école de musique et de danse avait été établie pour les jeunes filles dans le but de fournir des divertissements à la cour impériale.  En tant qu’établissement spécial, cette sorte d’école nommée jiaofang relevait du ministère de la Culture, le taichangsi.

Au cours de l’histoire, les Tang ont établi deux écoles : une école de danse (dans la ville de Chang’an, alors nommée capitale de l'Ouest) et une école de musique (à Luoyang, à ce moment-là Capitale de l'Est).  Toutefois, en plus de leur enseigner leur spécialité respective, les deux écoles demandaient aux jeunes élèves de maîtriser l’exécution des instruments de musique suivants : le pipa, un type de guitare chinoise à quatre cordes, le konghou, une cithare chinoise à cinq ou à vingt-cinq cordes, et le sanxian, un instrument à trois cordes pincées. 

Les élèves étant pensionnaires de ces deux écoles, ces dernières demandaient beaucoup de ces jeunes filles qui devaient toujours y demeurer tout au long de leurs études.  Les parents pouvaient rendre visite à leur fille seulement durant les vingt premiers jours du mois, et ce n’est qu’à l’école qu’ils pouvaient présenter leurs voeux d’anniversaire à leur fille.  Les meilleures élèves pouvaient se voir accorder des récompenses par la cour impériale.  Cette dernière permettait aux dix meilleures de vivre, en célibataire, dans une chambre particulière.

D’après les registres du Jiaofang Ji , le répertoire des jeunes filles pouvait atteindre plus de 300 numéros.  Ainsi, leur représentation à demande était toujours un assemblage de danses, accompagnées de belles musiques.    

Les règlements sévères de ces écoles pour jeunes filles établies sous les Tang ont formé quantité de compositrices de paroles et musique, de musiciennes de concert, de cantatrices et de danseuses remarquables.

 Xu Hezi était une cantatrice renommée de la Cour impériale des Tang.  Née dans le district de Yongxin, province du Jiangxi, Xu Hezi  a commencé à apprendre la musique auprès de son père.  Dès son enfance, alors qu'elle recevait l’éducation familiale, elle se passionnait surtout pour le chant.  Grâce à sa belle voix, elle a été choisie pour le concert de la cour impériale et son nom d'artiste était celui de son pays natal, « Yongxin ». On disait alors que sa voix forte, aiguë et sonore pouvait retentir dans neuf rues. En harmonisant intelligemment des chansons populaires du sud du Yangtsé, elle avait transformé plusieurs chansons banales en chansons tout à fait captivantes pour la cour impériale. Son timbre de voix propre, sans compter son talent de création et son charme irrésistible, a édifié son grand succès. Admirant beaucoup la beauté, la sagesse, le talent et la vertu de Xu Hezi, l’empereur Xuanzong des Tang a fait à maintes reprises l’éloge de cette jeune fille en disant : « Le chant de Xu Hezi ne peut s’acheter, même avec de l’argent. » 

Un jour, l’empereur Xuanzong donna un banquet en l’honneur de ses fonctionnaires.  Pour mettre de l’ambiance, il avait ordonné un rassemblement d’urgence de ses concertistes et de sa troupe d’acrobates.  Cette nouvelle fit accourir non seulement des membres de la famille impériale et des fonctionnaires, mais aussi des milliers de gens ordinaires.  La musique était donc couverte par le murmure constant des voix.  Voyant que les fonctionnaires avaient de la difficulté à maintenir l'ordre, l’empereur Xuanzong des Tang paraissait tout contrarié et voulait quitter le banquet.  C'est à ce moment critique que Gao Lishi, l'un de ses eunuques, lui dit: « Laissez d'abord « Yongxin » entonner une belle chanson. Je crois que sa belle voix tranquillisera la foule. » Sous l’ordre de l’empereur, Xu Hezi monta sur scène et commença à chanter.  Ses manières distinguées et sa belle voix harmonieuse causèrent une grande surprise. Un silence absolu régna soudain sur la place. Après une prestation de chansons émouvantes, les applaudissements couvrirent la voix de la cantatrice. Ainsi, la place avait été remise dans un ordre parfait. Dès lors, Xu Hezi a joui d'une grande réputation tant à la Cour que dans les campagnes. Pour commémorer cette cantatrice renommée, on a composé un recueil de chansons nationales intitulé La femme Yongxin.

La dynastie des Tang a été l’apogée du développement de la musique et de la danse.  Ce développement a profité non seulement de la puissance, de la prospérité et de la vie assurée des habitants de cette dynastie, mais encore du concours de la politique éclairée appliquée par l’empereur.

Au début des Tang, on disait que la vie de luxe menée dans l’ancienne cour impériale pouvait mener le pays à la ruine. Mais l’empereur Li Shimin estimait que ce n’est qu'en se mêlant aux musiques populaires traditionnelles chinoises que l’on peut bien connaître les pensées et les sentiments du peuple.  La musique et la danse ne sont que des arts. Ils ne correspondent pas à la conception confucianiste voulant que mener une vie dévergondée conduise le pays à la ruine. L’empereur Li Shimin était un homme politique éminent.  La mise en oeuvre d'une politique éclairée a révélé son assurance, ses vastes connaissances et son esprit d’une grande hauteur de vues.

Le répertoire et les instruments de l’orchestre

Alors, quelle est la véritable essence de Nüzi Shi'er Yuefang ? Les douze membres de l’orchestre ont unanimement répondu : « La musique chinoise. » Cet orchestre de douze Chinoises a réalisé mille créations sur la base des musiques populaires traditionnelles chinoises.  Mais Nüzi Shi'er Yuefang a toujours pour objectif de composer et de jouer de plus en plus de musiques populaires. Selon un proverbe chinois : « Malgré mille changements apparents, la nature reste toujours la même. » Sans exception, cet orchestre de douze filles ne joue que des instruments de musique traditionnels chinois et des musiques folkloriques.  Parfois, pour leurs concerts d’instruments traditionnels chinois, elles s'accompagnent d’un orgue électronique pour rehausser davantage l’ambiance musicale. Mais quels sont les instruments principaux de cet orchestre?

Instruments à cordes.  Le qin, le se, le zheng et le pipa sont des instruments à cordes pincées, tandis que le huqin et ses variantes sont les seuls instruments à archet. Le qin, un luth à sept cordes, est l'un des instruments les plus anciens. Il se présente sous la forme d’une boîte en bois, plate et étroite, longue d’environ 1,25 m, laquée noir et munie de sept cordes en soie. Le se et le zheng sont des variantes du qin. Le nombre de leurs cordes a varié suivant les époques. Le se compte 16 à 50 cordes, et le zheng, de 13 à 16. Un petit chevalet mobile est placé sous chaque corde pour régler le son.  Le zheng est actuellement d’usage populaire. Le pipa, d’origine étrangère, était en usage dès l’époque des Qin. Fabriqué en bois, il mesure environ 1 m de long, et ressemble assez à la guitare. Le huqin est plus connu sous le nom de violon chinois.  On distingue le erhu (à 2 cordes), le sihu (à 4 cordes), le banhu et le jinghu, petit violon criard destiné spécialement au théâtre de Pékin. 

Instruments à vent. Quatre instruments sont faits en bambou le chi, le di, le xiao et le sheng. La flûte traversière à cinq trous d’autrefois est appelée chi.  La flûte droite, le xiao, a une sonorité beaucoup plus douce. Le sheng, ou orgue à bouche, est un instrument composé de 13 ou de 17 petits tuyaux en bambou, munis d’une anche à leur extrémité inférieure, et plantés dans une sorte de bol fait en calebasse ou en bois; il est muni d’une embouchure par laquelle on souffle, tandis que les doigts des deux mains ouvrent ou ferment les trous percés dans les tuyaux.

Le solo de pipa Shimian Maifu (embuscades dressées dans dix directions) est une musique classique chinoise très renommée.  Shimian Maifu baptisée aussi  « Bataille décisive de Gaixia » raconte un événement historique que les Chinois connaissent bien.  À la fin de la dynastie des Qin (221-206 av.  J.-C.), deux armées de soulèvement paysan s’enlisaient dans un combat d’usure.  Pour disputer le pouvoir, elles lancèrent une bataille décisive à Gaixia, au sud-est du district de Lingbi, dans la province de l’Anhui.  Shimian Maifu est un stratagème destiné à vaincre Xiang Yu (233-202 av.  J.-C.),  général de la fin des Qin, qui se souleva contre ces derniers et les vainquit, avant de se proclamer roi.  Il entra en conflit avec Liu Bang, fondateur de la dynastie des Han de l’Ouest (206 av.  J.-C.-25 apr.  J.-C.), fut battu et se suicida.  

Un peu comme un roman et ses chapitres, le solo de pipa Shimian Maifu est divisé en treize couplets qui permettent de révéler la vie intérieure d’un personnage et le déroulement de cette histoire émouvante.  Le joueur de pipa peut avoir recours à différentes techniques pour imiter le battement des tambours, les appels des cors et le bruit des armes, de même qu’utiliser des rythmes impétueux pour illustrer ce combat acharné.

En plus de Shimian Maifu, Pingsha Luoyan (D’innombrables oies couvrent la plage)  et Yu Qiao Wenda (Dialogue entre poisson et bûcheron) sont des morceaux de musique d’une grande élégance et d’une haute tenue ; Gaoshan Liushui (Haute montagne et cours d’eau) révèle les paysages pittoresques de la grande nature et les sentiments des lettrés ; finalement, Meihua Sannong (Ode aux fleurs de prunier en trois couplets) déploie sa musique cristalline sous les touches d’un instrument de musique à cordes. 

Par ailleurs, un des dix morceaux de musique classique, le Guanglingsan, attire immédiatement l’attention sur son auteur, Ji Kang, écrivain, musicien et penseur de l’époque des Trois Royaumes (220-280).  Il y a plus de 1 700 ans, cet homme de talent était considéré comme une épine au pied et a été emprisonné par les familles Sima qui exerçaient le pouvoir.  Plus de 3 000 jeunes ont cherché à délivrer ce savant de prison, mais leur tentative a échoué.

Au terrain d’exécution, Ji était parfaitement calme. À sa demande, il a profité de ses derniers moments pour jouer le Guanglingsan au public. Ce morceau de musique émouvant est divisé en cinq grandes parties et comprend 45 couplets. Après la mort de Ji Kang, ce morceau de musique émouvant a disparu, mais sous les titres de Shenqi Mipu (Musique mystérieuse) et Nie Zheng Ci Hanwang Qu (Musique de Nie Zheng qui tenta d’assassiner le roi Han) il est réapparu 937 ans plus tard.  Actuellement il a été gravé sur CD, mais la ressemblance est telle qu’on n’arrive pas à distinguer la copie de l’original. 

(La Chine au présent )