LHASA, 19 juillet (XINHUANET) -- Il fut un temps où
l'opéra tibétain était la fierté de M. Toinzhub, aujourd'hui âgé de 77
ans.
Quand il était jeune, M. Toinzhub était l'acteur
étoile de l'opéra tibétain du village de Bindun dans le comté de
Qiongjie de la Région autonome du Tibet (RAT), en Chine du Sud-Ouest. Sa
célébrité allait audelà des portes de son village, jusque sur les
scènes de théâtre de Lhasa à 300 km plus loin. Mais depuis que la
troupe d'opéra de son village a été dissoute il y a 3 ans, Toinzhub
n'a plus que les souvenirs de sa mémoire pour se rappeler de sa gloire
passée.
Ces trois dernières années, M.Toinzhub n'a pas eu
l'occasion d'intérprèter un opéra tibétain, et l'école d'opéra
tibétain du village de Bindun, l'une des plus anciennes du genre,
n'a pu trouver de nouveaux disciples au vieux maître.
Le gouvernement du comté de Qiongjie a séléctionné
15 jeunes gens pour suivre un apprentissage auprès de M.Toinzhub,
mais le vieil homme a déclaré qu'ils n'avaient pas assez d'interêt et
de zèle pour cette discipline, et que les jeunes d'aujourd'hui avaient des
ambitions différentes.
L'histoire de M.Toinzhub est une bonne illustration
de l'inquiétude qu'ont les chercheurs quant à l'avenir de l'opéra
tibétain dans une société moderne en mouvement.

L'opéra tibétain peut se vanter d'une histoire
vieille de 600 ans. Il est caractérisé par des masques expressifs et des
costumes colorés, des dances éthniques et des chants simples,
cependant la survie de cet art dans la société moderne reste un
défi.

L'opéra tibétain possède de nombreuses écoles
d'interprétation, dont chacune a des techniques de chant
particulières. C'est pourquoi le décès d'un vieil artiste peut
entraîner la fin d'une des école d'interprétation.
M. Gachung, expert à l'Institut des Arts Ethniques
du Tibet (IAET), considère qu'il est impératif pour les jeunes
acteurs d'apprendre de ces vieux artistes. Mais le problème est
de savoir qui a réellement envie d'apprendre?
Selon M. Gachung, la clé du problème réside dans
l'aspect pécuniaire. En effet les troupes d'opéra des villages qui donnent
des performances seulement lors des saisons hautes ne bénéficient
d'aucune source financière régulière, ce qui signifie que ce que
gagne les acteurs durant les spectacles leur permet à peine de se
nourrir et de payer leurs déplacements saisonniers.
Il semble donc naturel que les jeunes, aussi
talentieux soient-ils pour cet art traditionnel, se désintéressent d'une
profession si peu rentable. Bien que les experts considèrent que le
gouvernement devrait investir pour relancer l'opéra tibétain, ils ont
aussi appelé à d'autres sources pour sauver l'héritage culturel du Tibet,
sachant que le gouvernement ne pourrait prendre en charge un grand nombre
de troupes d'opéra.
M. Liu Zhiqun, ancien directeur du IAET, a souligné
qu'une opération orientée vers le marché et l'industrie pourrait
être une solution. Il a proposé que l'opéra tibétain soit traité
comme une ressource culturelle et qu'une industrie de culture
folklore soit instaurée.
Selon M. Gelong, gérant de la troupe d'opéra
tibétain du bourg de Niangre à Lhasa, cet art traditionnel ne
peut continuer à être considéré comme purement culturel, il faut y
ajouter une approche commerciale, sa survie en dépend et cela
permettrait de faire de l'argent.
M. Gelong, dont la famille est à la tête d'une
entreprise de transports, a repris la direction de la troupe du bourg il y
a 20 ans, car cette dernière allait fermer ses portes pour cause de
problèmes financiers.
"Les premières années furent difficiles, comme
toutes les troupes d'art folklorique, nous n'avons donné que peu de
performances, souvent dans des villages voisins pour des
occasions spéciales, puis petit à petit la troupe s'est faite connaître
hors de Lhasa, à Xigaze, Shannan et Nyingchi", a expliqué M. Gelong.
M. Gelong a commencé à contacter les hôtels et les
restaurants à Lhasa pour faire de la publicité et promouvoir sa
troupe en 1991. Aujourd'hui, les spectacles qui s'adressent aux
touristes sont devenus une grande source de revenus, et la troupe
donne en moyenne trois performances par jour.
Les acteurs de Gelong peuvent gagner jusqu'à 520
yuan (65 dollars américains) par mois. Par ailleurs, la troupe a encore
recruté 12 adolescents cette année, ce qui représente une véritbale
équipe avec au total 69 personnes, contre les 18 initiales lorsque Gelong
a repris la troupe en 1985.
Cepandant, M. Gachug, expert à l'IAET, considère que
ses opérations marketing ne fonctionnent que dans les grandes villes,
et que la plupart des petites troupes tibétaines n'ont pas le succès
de Gelong, et font face à un marché réduit et à des problèmes financiers.
De plus, les experts s'inquiètent de
l'industrialisation des opéras traditionnels tibétains, car cela pourrait
leur enlever leur authenticité en s'adaptant au goût des
consommateurs.
M. Gachug et M. Liu Zhiqun sont tous les deux
conscients que l'opéra tibétain est en train de perdre son audience, alors
que les personnes âgées et les habitants des campagnes y restent
fidèles, les jeunes gens habitant la ville ont des nouvelles formes
de distraction.
M. Liu Zhiqun prédit même que les paysans risquent
de perdre leur interêt pour cette forme d'art dans le futur lorsque
les campagnes au Tibet se seront développées donnant plus d'options
et de choix à ses habitants.
La question qui se pose donc est de savoir comment
développer une forme d'art traditionnelle dans un monde moderne,
tout en préservant leur authenticité?
M. Gachug, expert à l'IAET, considère que l'opéra
tibétain doit être ouvert à la réforme pour survivre, mais garder son
authenticité doit aussi être une obligation.
M. Gachug s'oppose aux changements aveugles de la
forme traditionnelle dans le seul but d'attirer un public jeune, car
cela mènerait l'opéra à sa perte. Il considère qu'il serait plus
intéressant d'initier les jeunes générations à l'opéra tibétain
en ouvrant des programmes éducatifs de culture traditionnelle dans
les écoles, plutôt que d'essayer d'acheter le jeune public en
apportant des changements insensibles à cet art traditionnel.
C'est ce que l'école primaire de Snow à Lhasa a
essayé de faire, en formant une équipe d'opéra tibétain en 1993. Le
professeur Benba Puncog en charge de ce programme.
M. Benba Puncog a souligné que l'équipe attirait
beaucoup d'élèves, et nombre d'entre eux souhaitaient s'y joindre. Mais
seulement 200 ont été acceptés sur 1 000 élèves."Cette équipe n'a
pas été uniquement formée pour fournir aux élèves une activité
extra-scolaire, ou une simple distraction, nous espérions que non
seulement les membres de l'équipe, mais aussi les auditeurs aient
une chance de se familiariser avec cet art, et d'y prendre goût", a
expliqué le professeur.
Selon M. Benba Puncog, quatre élèves de l'école sont
maintenant dans la Troupe des Arts éthniques de Lhasa, et sept
autres sont en train d'apprendre l'opéra tibétain, la musique et la
danse folkloriques dans des écoles d'art ou à l'université avec comme
objectif de joinde une troupe ou une organisation d'art folklorique.
Le gouvernement de la Région autonome du Tibet a
soumis aux autorités culturelles une demande d'inscription pour la
nomination de l'opéra tibétain, comme héritage culturel de la Chine
à la liste de l'UNESCO.
"Nous espérons que l'opéra tibétain puisse être
reconnu comme un héritage mondial, ce qui permettrait de pouvoir le
protéger, et amener des fonds pour sa préservation. Cela serait
dommage que dans une centaine d'années la seule manière de voir
un opéra soit dans un documentaire, nous souhaitons que plus de
personnes puissent apprécier et connaître le véritable fossile
vivant de la culture du Tibet", a conclu M. Gachug. Fin