Les paysans chinois aiment ce qui est beau. Et même dans les périodes les
plus difficiles, ils se sont toujours efforcés, lors des fêtes, de décorer leurs
demeures de papiers finement et joliment découpés selon la tradition.
Ces dernières années, en liaison avec l'élévation du niveau de vie, les
arts populaires et tout spécialement la peinture ont connu un important
développement dans la Chine rurale.
Les activités artistiques fleurissent même dans de nombreuses régions
montagneuses reculées.
En octobre 1983, parrainée par le Ministère de la Culture et l'Association
des Artistes chinois (AAC), la première exposition nationale de peintures
paysannes a eu lieu au Palais des Beaux-Arts à Beijing pour encourager cet
heureux développement.
Sélectionnés parmi des dizaines de milliers de tableaux concurrents, 292
oeuvres y ont été présentés. Elles étaient variées : estampe de nouvel an,
gouache, bande dessinée, peinture à l'huile, gravure sur bois ... Une véritable
fête des yeux !
Après sa visite, le vice-président de l'AAC, Hua Junwu, fit la remarque
suivante : « Jamais dans l'histoire chinoise, nous n'avions vu surgir autant
d'artistes paysans, pasteurs et pêcheurs. »
Les peintures de deux districts, Huxian (Shaanxi) et Jinshan (Shanghai), ont
forcé l'attention du public.
Le premier prix a été attribué à Zhang Yuyan, une fille de 19 ans du district
de Dongfeng, province du Jilin, pour son oeuvre réaliste « Vieillesse heureuse
». Celle-ci présente, sur un papier de 7,2 m de long, 51 personnages aux
attitudes et aux expressions très vivantes et très variées.
L'auteur habite une région montagneuse, difficile d'accès. Son village
comptait 50 peintres amateurs, parmi lesquels Zhang se révèle la plus douée. «
Dès que je perçois un événement heureux, j'ai envie de le peindre », a dit la
lauréate.
Deux oeuvres ont obtenu ex aequo le 2ème prix. « La poule qui couve » de Ruan
Sipo, 77 ans, du district de Jinshan et « Vent favorable » de Liu Zhigui, un
peintre d'origine paysanne.
Le district de Huxian compte 1 900 artistes paysans, spécialisés dans le
découpage de papier et dans les motifs décoratifs pour les meubles de jeunes
mariés. Des peintures paysannes du district ont été exposées en Angleterre, au
Canada, aux Etats-Unis, en France, au Japon et en Suède.
La peinture paysanne est une expression vivante des émotions de ruraux et des
coutumes locales. Ses thèmes sont divers. « Tout inspire les créateurs, car ils
aiment la vie et en sont très proches », a expliqué Hua.
La composition et les couleurs de ce genre de peinture sont souvent très
audacieuses. Un bon nombre d'auteurs n'expriment pas la relation spatiale par
les ombres et les lumières, le vide et le plein, les dimensions, mais par la
position de l'objet sur la toile. Certains n'observent pas les principes de la
perspective. Par exemple, le tableau « Au cirque », peint sous plusieurs angles,
laisse à penser que l'auteur a fait un tour au milieu des spectateurs avant de
travailler.
En outre, les peintures de ce genre sont pour la plupart subjectives,
influencées par l'art populaire si bien que les personnages sont souvent
déformés et disproportionnés.
De son côté, Ruan Sipo explique : « Je peins en suivant mes penchants
naturels. J'aime les couleurs vives, la fantaisie. » Quand on lui demande
pourquoi elle peint les dessous des pattes des poussins, elle répond : « Parce
que je les trouve plus jolis que les griffes. Ils ressemblent à des fleurs en
bouton ... La peinture doit être un plaisir pour les yeux. Il faut choisir des
thèmes apaisants et jolis. »
Une autre femme peintre explique : « Les femmes brodent de tout leur coeur
des fleurs qui ne ressemblent pas à la réalité, mais sont plus belles que
celle-ci. » C'est une des caractéristiques de la peinture paysanne dans le sud
comme dans le nord.
Wang Xiuqing, 25 ans, qui vit sur les plateaux de loess de la Chine du
Nord-Ouest, a créé « Troupeau de chevaux » où on voit un gardien à trois visages
et un cheval à deux têtes. Elle explique : « J'ai doté le berger de trois
visages pour exprimer sa vigilance, et le cheval à double tête montre qu'il
secoue la tête tantôt à gauche tantôt à droite pendant qu'il mange. »
Tao Linping, une jeune paysanne de Jinshan a peint la neige en rouge, car,
dit-elle, « je suis allée m'amuser dans la neige, il faisait très froid mais mon
coeur était chaud. Pour exprimer mes sentiments, j'ai d'abord utilisé le blanc,
mais c'est le rouge qui m'a donnée satisfaction. » Ce tableau a connu un grand
succès.
Deux points de vue opposés subsistent sur les peintres paysans dans le monde
des beaux-arts. Certains considèrent qu'ils doivent recevoir une formation
académique, étudier les techniques de l'esquisse et de la perspective. D'autres
trouvent l'art paysan très intéressant en lui-même, qu'il doit garder son
originalité mais n'excluent une formation de base. Telle est l'approche des
artistes de Huxian et de Jinshan.
Huxian est réputé pour le papier découpé et la décoration des temples, et
Jinshan pour la broderie.
Les artistes de ces deux localités ont appris la peinture sur ces
connaissances de base.
« Si l'on les traite comme s'ils étaient des étudiants des beaux-arts dans
l'enseignement, je crains que la peinture paysanne ne perde peu à peu la vie et
l'éclat qui caractérisent les arts populaires », dit Hua. « Mais s'ils
n'acquièrent pas les techniques rudimentaires, les peintres paysans ne pourront
progresser. Il nous faut tenir compte des deux opinions », a-t-il ajouté. (par
Luo Qifan)
Le Quotidien du Peuple