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Aperçu général
La bibliothèque chinoise est une inconnue pour vous? Profitez de votre
passage à Beijing pour vous rendre chez un antiquaire de Liulichang ou chez un
libraire qui se spécialise dans la vente des livres anciens. Vous n'apercevrez
là ni volumes brochés ni reliures sombres et éclatantes. De minces fascicules,
enveloppés par quatre ou par huit, dans une chemise bleue cartonnée et
recouverte de toile, s'empilent en tas réguliers, ne montrant chacun qu'une
tranche poussiéreuse où se lit parfois le titre de l'ouvrage. La sévérité de cet
étalage vous rebutera peut-être et vous donnera le goût de vous enfuir, mais
vous aurez probablement deviné l'effroi qu'ont tous ressenti à ce spectacle les
sinologues débutants. Ces morceaux de papier sont à l'image de l'énorme
littérature chinoise. 
Amateurs de poésie? Vous buterez certainement sur le Corpus de la poésie des
Tang (618-907) où s'accumulent 50 000 pièces de 2 300 auteurs. De même,
l'historien, quel que soit son champ d'action, est tenu de s'aventurer dans le
labyrinthe des " Collection " où se regroupent des textes de tous genres, et des
" Encyclopédies " où a été versée et reversée, sous des rubriques diverses, la
masse entière du savoir et des belles-lettres. Ces textes qui se sont amoncelés
pendant 2 500 ans représentent tous les genres littéraires cultivés en Occident,
à une exception près, l'épopée. On pourrait croire que le Chinois " n'a pas la
tête épique ". La longueur et la saveur des récits des conteurs populaires nous
inclinent à croire que l'épopée a pu exister en Chine, sans parvenir toutefois à
se fixer par écrit. Mais pour comprendre ce point et bien d'autres, il faut
tenir compte des conditions de la création littéraire en Chine.
Grandeur et faiblesses de la littérature
chinoise
La littérature chinoise a partagé longtemps le destin d'une classe, celle des
lettrés. De là ses hauts et ses bas. Le mot wen signifie littérature et aussi
celui qui désigne le pouvoir civil, par opposition à la force militaire Wu.
En temps de paix, l'organisation de la cité appartenait aux lettrés. Dès
l'Antiquité, les philosophes de diverses écoles, tout en se querellant, erraient
de cour en cour, à la recherche d'un monarque éclairé, docile à leurs conseils.
Le pouvoir des lettrés devait être considérable dès le IIIe siècle av. J.-C.,
puisque Shihuangdi des Qin (221-206 av. J.-C.) qui unifia l'empire par la force
et voulait instaurer le règne de la loi, ordonna partout de brûler les livres.
Les lettrés se relevèrent rapidement de ce désastre. La dynastie des Han
(206-220 av. J.-C.), dont l'oeuvre inspira 2 000 ans d'histoire chinoise, vit à
la fois la victoire des confucianistes sur les autres doctrines et leur
accession à la direction des affaires. Pourtant le fondateur de la dynastie des
Han, Liu Bang, était un homme du peuple, plein d'aversion pour les lettrés.
Selon ses dires, il avait gagné l'empire à dos de cheval et se souciait peu de
livres. " Vous l'avez gagné à dos de cheval, lui dit le savant Lu Jia, mais
pourrez-vous le gouverner à dos de cheval? " L'empereur, confondu, consentit à
écouter les conseils des héritiers de Confucius. Ce jour marqua le début de leur
fortune. Le fameux système des examens consolida plus tard leur emprise sur le
gouvernement et l'administration. Comme les candidats aux fonctions publiques
étaient jugés sur leurs aptitudes littéraires et notamment poétiques, les
lettrés étaient aussi des littérateurs. La domination de ces hommes de lettres
sur la vie politique ne prit vraiment fin qu'au XXe siècle, avec l'empire
lui-même.
La classe des lettrés devait d'abord son pouvoir à la maîtrise d'une
technique, l'écriture. On connaît la difficulté de l'écriture chinoise et
l'effort de mémoire qu'elle impose. On sait moins que jusqu'au XXe siècle, loin
de se contenter de transcrire le langage parlé, elle était elle-même un langage.
Ses règles, ses conventions n'étaient pas les mêmes que celles de la langue
parlée. Si elle évoluait, c'était beaucoup plus lentement que celle-ci et selon
ses propres voies. L'écrivain ne travaillait pas sur des mots mais sur des "
caractères ". Cultivé jusqu'à la limite de ses possibilités par une classe dont
il assurait la suprématie, l'art d'écrire a produit d'admirables chefs-d'oeuvre
et aussi, il faut le reconnaître, quantité d'oeuvres techniquement parfaites
mais dépourvues d'inspiration. Au service de cet art dont la splendeur
illustrait sa réussite, la classe des lettrés avait mis très tôt les techniques
les plus perfectionnées. Les artisans rivalisaient d'ingéniosité dans la
fabrication, et les calligraphes dans l'utilisation, du papier, du pinceau et de
l'encre. La Chine inventa l'imprimerie plusieurs siècles avant Gutenberg. Pour
assurer la conservation des classiques, ou d'une manière générale de toutes
sortes de textes, les graveurs sur pierre égalaient les artisans du livre, et
leur art couvrait le pays d'une profusion de stèles. Les respect de la
tradition, l'étude passionnée de l'Antiquité firent naître et croître la
philologie, la lexicographie et la bibliographie. Profitant de tant de soins, la
littérature s'est tout naturellement épanouie et l'héritage des anciens maîtres
s'est transmis régulièrement et proposé en modèle de génération en
génération.
L'influence des grands auteurs et du génie
populaire
Toutefois, les lettrés avaient des points communs: l'orgueil de leur savoir
et l'amour ou du moins le respect de l'art d'écrire. Ils sont accusés, depuis la
révolution littéraire du XXe siècle, d'avoir méconnu et exclu de la littérature
le théâtre et le roman en langue vulgaire, les deux seuls genres, d'origine
populaire, où se soient vraiment illustrées les dernières dynasties impériales,
les Yuan (1206-1368), les Ming (1368-1644) et les Qing (1644-1911). Si ces deux
genres n'ont pris leur essor que tard en Chine, c'est la classe des lettrés qui
en porte la responsabilité. Toutefois, ces lettrés n'ont pas manqué de découvrir
dans la littérature orale des formes nouvelles, riches de promesses, mais qui
sans eux auraient disparu sans laisser de traces. Que le peuple chinois soit
doué du génie de la poésie, de la danse et du théâtre, nul n'en peut douter. Les
pièces ou les films contemporains mettent souvent en scène des chanteurs
populaires ou des choeurs alternés de garçons et de filles qui plaisantent, se
taquinent ou se posent des devinettes, tout comme, aux origines mêmes de la
civilisation chinoise, ces paysans dont les joutes poétiques se reflètent dans
le Canon des poèmes Shi jing, la plus ancienne anthologie poétique et l'un des
livres " classiques " les plus aimés. La littérature chinoise doit en réalité
ses chefs-d'oeuvre à une sorte de collaboration, assez exceptionnelle, entre le
peuple et l'élite cultivée. Les grands auteurs sont toujours restés proches du
génie populaire. Leur perfection est un équilibre entre la tradition et le
naturel.
Le rôle littéraire des
philosophes
Plus encore que les noms de Platon ou de Descartes, l'histoire des
littératures se doit de citer ceux des philosophes de l'antiquité chinoise.
Pendant les derniers siècles de l'antiquité, avant l'avènement de l'empire, les
écoles qui s'affrontent dans un bouillonnement de doctrines rivales ont
grandement contribué à la formation de la langue et de la littérature.
Confucius, tout comme Socrate, n'a laissé aucun ouvrage de sa main, sinon des
compilations auxquelles on peut douter qu'il ait vraiment collaboré. Mais ses
disciples ont brillamment défendu et illustré la doctrine du maître. Mencius,
notamment, dans l'ouvrage qui porte son nom (Mengzi), a su donner à la prose
chinoise une vivacité dans la discussion, une animation dans le dialogue, une
souplesse dans l'exposé qui lui ont valu pendant des siècles l'admiration des
lettrés. Hors de l'école confucéenne aussi se sont révélés de brillants
polémistes. Si l'oeuvre de Mozi est verbeuse et pesante, celle de Han Feizi, le
légaliste, est un modèle de netteté, celle des sophistes et des dialecticiens a
attiré l'attention sur les problèmes du langage. Mais c'est parmi les taoïstes
que se rencontrent les écrivains les plus séduisants. Le Livre de la Voie et de
la Vertu (Dao de Jing) de Laozi fascine depuis longtemps les orientalistes :
c'est sans doute le texte chinois le plus souvent traduit en Occident, encore
que l'attrait qu'exercent son style hermétique, ses paradoxes, ses images
fulgurantes ne soit pas toujours du meilleur aloi. Zhuang Zhou, l'auteur du
Zhuangzi, est reconnu comme le plus grand écrivain de l'antiquité chinoise.
Mieux encore qu'un polémiste mordant, c'est un poète visionnaire. Si les
interprétations du Dao de Jing abondent, nul traducteur n'est encore honnêtement
venu à bout du Zhuangzi.
C'est à l'aube de la littérature chinoise qu'apparaissent tous ces grands
noms. Ils vont être pendant plus de 2000 ans les guides dont le génie inspirera
maints imitateurs. Par exemple, le Canon confucéen n'a pas seulement assuré les
bases de la société ; tout lettré, donc tout écrivain, en apprenait les livres
par coeur dès son enfance. Rares ont été les poètes et plus encore les
prosateurs à ne pas avoir utilisé, ne serait-ce que par allusion, ce patrimoine
commun. C'est un recueil hétéroclite où figurent : un antique manuel de
divination, le Yin Jing, dont Confucius faisait grand cas mais que l'érudition
moderne désespère de percer à jour ; une série de trois rituels, dont l'un, le
Zhouli, est un tableau systématique de l'administration du royaume idéal des
Zhou ; les quatre premiers textes historiques chinois, soit le Canon des
Documents (Shujing), trois fois répétées avec trois commentaires différents,
dont le Zuo Zhuan ; un recueil d'Entretiens (Lunyu) de Confucius et de ses
disciples, témoignage sans doute assez fidèle sur la pensée du maître ;
l'ouvrage sur la piété filiale, le Xiaojing ; un lexique, le Er ya ; enfin, le
Canon des Poèmes (Shijing), la première anthologie poétique de Chine, source où
ont puisé les écrivains de tous les temps. 
L'art d'écrire s'est exercé longtemps dans un monde clos. Il était plus
facile de broder sur un thème ancien que d'appréhender le réel. Une description
de la réalité eût paru plate ou incongrue. Elle n'était possible qu'à travers
les catégories qui avaient servi de cadre à la vision des Anciens. C'est
pourquoi tant d'auteurs ne parlent d'eux-mêmes, fût-ce des pensées ou des
situations les plus originales, que par citations ou par allusions au faits et
gestes des Anciens. On devine donc le poids de la tradition sur la littérature
chinoise classique.
L'histoire
Par les liens étroits qui l'unissent d'une part à la philosophie et d'autre
part à la littérature d'imagination, l'histoire occupe une position centrale
dans la prose chinoise. C'est dans l'oeuvre des historiens que s'épanouit l'art du récit, cultivé par tous les
prosateurs. Les plus anciens spécimens connus de l'écriture chinoise étant des
textes divinatoires, gravés sur os ou sur écailles, on peut supposer que la
classe des lettrés a commencé à se former dans l'entourage des devins. Mais elle
a dû apprendre aussi très tôt des secrétaires, occupés dans les cours princières
à la rédaction d'actes officiels ou à l'enregistrement de certains événements,
traités, calamités naturelles, éclipses. D'anciennes compilations
chronologiques, telles que les Annales des Printemps et Automnes, qui couvrent
l'histoire du royaume de Lu de 722 à 481 av. J.-C., se bornent à recueillir
sèchement de tels documents.. Plus fignolées sont les chroniques d'un autre
ouvrage classique, le Canon des Documents, dont les chapitres authentiques
témoignent d'un effort pour rationaliser les mythes, pour intégrer à l'histoire
les figures légendaires des premiers souverains de la Chine. Dans un genre
pseudo-historique qui tient à la fois de l'instruction philosophique et de la
fiction, la prose antique a donné des chefs-d'oeuvre qui auront une longue
influence. Ce sont des recueils d'anecdotes moralisantes, de conversations sur
la politique, dont les thèmes et les héros peuvent être imaginaires. L'un de ces
ouvrages, le Zuo Zhuan, est célèbre pour la précision de sa documentation et la
vigueur de son style, et il fait partie de la série des classiques confucéens.
Il se présente comme un simple commentaire des Annales des Printemps et Automnes
mais en déborde. Quoiqu'il en soit, il manque au Zuo Zhuan, sous sa forme
naturelle, une conception d'ensemble et une méthode pour mériter d'être
considéré comme la première histoire de Chine. Ce titre revient à une oeuvre de
l'époque des Han, les Mémoires historiques (Shi ji) de Sima Qian. L'auteur, l'un
des plus grands de la Chine, fut historiographe à la cour de l'empereur Wu. La
puissance et la prospérité de la Chine à cette époque, sa politique d'expansion,
la splendeur de la cour, le développement des arts et des lettres ont donné un
éclat exceptionnel au règne de ce souverain. Sima Qian, à l'aide des archives et
des bibliothèques impériales, conçut et mena à bonne fin une histoire générale
de la Chine depuis les origines jusqu'à son époque. Pour les âges les plus
anciens, il suivit faute de mieux les chroniques ; il arrive que le merveilleux
et la théorie politique dissimulent irrémédiablement la vérité historique. Mais
plus il approche de son temps, plus sa documentation s'enrichit. Il verse dans
son oeuvre des pièces d'archives ; il y cite des ouvrages de toute nature,
parfois longs, en prose ou en vers, qui auraient disparu sans lui. Compilation
de documents originaux scrupuleusement enregistrés, l'histoire de Sima Qian
justifie des interprétations diverses et tendancieuses du passé. Elle reste en
elle-même une source irremplaçable. Mais elle a d'autres mérites, d'abord son
ordonnance. Elle se compose de cinq parties : 1. Des " annales impériales " où
sont présentés les grands événements de chaque règne. 2. Des tables
chronologiques et généalogiques. 3. Huit traités spécialisés portant sur des
sujets fondamentaux, tels que l'histoire des rites, de la musique, de
l'astronomie, des canaux, du commerce, etc. 4. Trente monographies consacrées
surtout à l'histoire des grandes familles féodales. 5. Soixante-dix monographies
consacrées surtout à des personnages importants et à leurs familles. Ces
diverses séries de compositions ont un trait commun : ce sont des narrations
linéaires qui suivent avec précision le déroulement systématique. Entre les
annales, les traités et les monographies, les répétions sont nombreuses. C'est grâce à la superposition de
multiples récits que les faits, éclairés sous plusieurs angles différents,
apparaissent peu à peu au lecteur avec leur relief. Si l'auteur raconte plutôt
qu'il n'interprète, il est évident toutefois que le choix des épisodes n'a pas
été laissé au hasard. Non content de concéder leur juste place aux actes du
pouvoir impérial et aux décisions de l'administration, l'auteur s'arrête
longuement sur les intrigues de cour ou les péripéties des grandes carrières
politiques. Toutefois, il ne s'intéresse guère aux conditions de vie de la masse
des paysans ou des citadins. Par ailleurs, la vie des grands eux-mêmes
n'apparaît que sous ses aspects exemplaires, en bien ou en mal. L'histoire est
une leçon pour la postérité, une compilation d'anecdotes édifiantes qui
illustrent les principes de la morale officielle. Cette fonction même de
l'histoire justifie ses préoccupations littéraires. Sima Qian est l'égal des
anciens chroniqueurs, ses modèles, pour la force et la densité du style, il les
surpasse pour la vie et la couleur du récit.
Il y a peu d'écrivains dans l'histoire des littératures qui aient exercé une
aussi longue influence que Sima Qian. Pendant près de vingt siècles, les
historiens vont se régler sur son oeuvre, quoique incapables de l'égaler.
L'Histoire des Han antérieurs de Ban Gu prend les Mémoires historiques pour
modèle et leur emprunte textuellement de longs passages. C'est le premier d'une
série d'ouvrages officiels, intitulés les Vingt-quatre Histoires, qui
constituent une peinture ininterrompue de la Chine depuis les Han jusqu'à la fin
des Ming. Chacun des livres de cette collection, extraordinaire pour sa
continuité et son uniformité, a été préparé par les archivistes de la dynastie
qu'il concerne et rédigé par les historiographes de la suivante. Les règles du
genre, posées par Sima Qian, n'ont guère varié, même si le plan d'ensemble a été
parfois retouché. Bref, l'historiographie chinoise et ses ramures indéfiniment
multipliées s'épanouissent au-dessus d'une souche unique, les Mémoires de Sima
Qian.
La Chine au présent
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